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Chronique du singe blÊme 8

Il fait noir. Fraîchement réveillé, je discerne un peu mal le tout petit univers qui m’entoure. J’ai froid. J’ai mal. Ça me revient tout à coup, comme si la douleur était parvenue à éveiller ma mémoire qui somnolait toujours : l’hôpital. Je suis à l’urgence, au milieu de la nuit.

C’est un rideau qui clôture mon tout petit univers. La douleur, c’est mon poumon. Il a éclaté, mon poumon. Il a éclaté quand j’ai toussé, toussé et toussé. Un poumon qui éclate, ça fait mal. Un tube de quinze pouces dans un poumon éclaté aussi, ça fait mal. Mais ça fait moins mal que monsieur de gauche, parce que monsieur de gauche il gémit. Moi non. J’ai tout simplement mal. Monsieur de gauche, quand il gémit, c’est comme si je m’étais cassé un ongle. En fait, ses lamentations sont si déroutantes, perçantes, horrifiques que je lui donnerais volontiers mon tube de poumon, si ça pouvait l’aider. Madame de droite, elle, marmonne. Je ne comprends pas ce qu’elle dit. Elle marmonne avec une détermination étonnante, pour une madame de droite sur le point de crever. Ça me rappelle la visite de ses filles, plus tôt, qui pleuraient au pied de son lit. De grandes femmes adultes qui pleuraient pour leur madame de droite mourante, c’est moche. Elles pleureraient probablement encore plus si elles savaient que leur mère passait ses nuits entières à marmonner au lieu de dormir. Ici, en fait, personne ne semble dormir. Je n’entends personne ronfler, en tout cas. J’entends tousser, gémir, pleurer, marmonner, souffrir et probablement même crever, mais pas ronfler. J’entends des machines qui soufflent, qui poussent, qui guettent, qui font « bing ».

J’entends madame de droite qui répète quelque chose sans arrêt, inaudible sous le bruit de son moniteur cardiaque. Je tends l’oreille, je plisse les yeux, j’écoute. Ah, voilà… Il est minuit, premier janvier. Elle me souhaite bonne année. Je chuchotte « bonne année ».