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Chronique du singe blÊme 9

Assis sur mon petit tabouret, je suis penché au-dessus d’un comptoir, au-dessus d’une tasse de café dont la chaleur réchauffe mon visage. Je ne sais trop ce que je fais ici. Je ne sais pas, non plus, ce que je ferais si j’étais ailleurs. C’est pourquoi je ne fais rien, je ne dis rien, je n’existe pas. Du moins, je m’efface autant que possible. Avec un peu de chance, personne n’en saura rien. Avec un peu de chance, ces voix et ces bruits me traverseront sans broncher, tout comme les regards qui pourraient m’être portés. L’arôme de ces pains tout frais sortis du four couvriront mon odeur. La musique étouffera le son de mon souffle. Le décor absorbera mon corps et aucun d’entre eux ne pourra me voir. Avec un peu de chance, je n’existerai pas.

De toutes mes forces, je repousse l’Univers. Je crée une zone noire, une absence, tout autour de moi. Rien ni personne ne peut m’y trouver, car rien ni personne n’y existe. En fermant les yeux, je repousse la lumière. Tous mes sens s’éteignent peu à peu. J’étouffe les sons, rejette les odeurs. Je suis seul au monde, dans mon trou noir intérieur.

Je pense à la guerre. Je pense à la mort. Je pense à l’ignorance et au désespoir. Je pense à ces gens qui meurent de faim, de froid, de peine et de misère. À ces gens qui volent des vies, les transportent dans d’autres pays pour en faire des orifices vivants. Je pense à la religion. Je pense à ceux qui n’en ont pas. Je pense à la haine, l’isolement, la déficience, la peur, la drogue et le mensonge.

La lumière me rejoint peu à peu. L’odeur du pain et du café me ramène à la vie. La musique donne un rythme à mon pouls. Et je sais. Je sais que je ne suis pas fait pour notre société. Je ne pourrai garder la lumière qu’en faisant quelque chose. N’importe quoi. Quelque chose qui aidera, ne serait-ce qu’une personne, ne serait-ce qu’un peu. Je lève les yeux sur ces gens qui boivent leur café et discutent entre amis. J’esquisse un sourire et commence une autre vie.